INTERVIEW


Darwineo, entretien avec Cyrille Druart, Mars 2009

Design 2.0
Penser l’évolution de l’industrie, c'est d'abord penser l’évolution de sesmétiers. Voilà de quoi rafraîchir les idées de ceux qui attendent d'un designer qu’il soit un décorateur d'objets au service du marketing.

Quelle est votre définition du métier de designer ?

Le mot « Designer » est très vague en français. Il I’ est beaucoup moins en anglais car c'est une langue plus conceptuelle et contextuelle. On dit « Graphic designer » pour un graphiste, « sound designer » pour un arrangeur de sons, « Web designer » pour une personne travaillant sur laconception de sites internet et l'ergonomie des interfaces. Pour moi, la meilleure définition est « concepteur », ou « inventeur ». C'est un métier extrêmement large, et qui n'est finalement qu'une expression personnelle à travers un medium particulier. Chaque designer vous donnera une définition différente de son métier, certains se considèrent comme des décorateurs, des stylistes, etc.
Le designer tel que je le vois, et tel que j'essaye d'être, a l’obligation d'avoir la vision la plus large et lointaine possible, non pas pour essayer de deviner ce qui va se passer dans cinq cent ans mais pour apporter des solutions plus adaptées à l'homme, en fonction des mutations actuelles, au niveau social, industriel.
Il faut donc absolument comprendre le présent pour se projeter. Ce que je fais n'a rien à voir avec de la décoration. Je ne travaille pas la surface des choses, mais le sens, en essayant de ne pas rajouter d'éléments mais au contraire de nettoyer les espaces ou les produits. En épurant au maximum, on atteint l'essence des choses, qui apparaît dans une forme directe et crée une image immédiatement compréhensible.
Le travail du designer est directement relié à la sémantique et la philosophie.

Quelle place tient le design dans l'industrie aujourd'hui ?

Je vois toujours deux directions, qui ne sont pas forcément divergentes, mais qui reflètent deux points de vue.
D'une part, les designers formels, que j'appelle les enveloppeurs. Il ne s'agit pas dans cette démarche de repenser ou même de remettre en cause la structure des choses, par exemple une technologie particulière, mais de simplement enrober cette connaissance technique - qui n'est finalement que le seul intérêt du produit - par une coque, qui sera certes travaillée mais qui n'apportera rien de plus à l'objet. Je pense que c'est une approche simpliste. Elle n'est malheureusement Iiée qu'au marketing, c’est-à-dire que les formes d'un produit sont dessinées à partir d'une réflexion commerciale, qui est censée faire vendre davantage. On peut alors se demander quels bénéfices, nous acheteurs, pouvons en tirer. C'est souvent un mensonge comme un autre, et ce n'est pas acceptable.
Dans un autre registre, il y a le concepteur. C'est une personne qui est à l'origine des choses. Quelqu'un qui ne dessinera pas à tout prix une enveloppe autour d'un circuit imprimé, mais qui travaillera sur les composants électroniques ainsi que sur ce qui l'entoure, en même temps, afin que les deux se fondent totalement en un produit. 0n rêve de choses intelligentes, c’est-à-dire réagissant à des situations précises. De telles applications pourraient tout changer à plusieurs échelles, aussi bien au niveau des produits que nous utilisons tous les jours, qu'en architecture par exemple. Le champ du virtuel est à même de répondre à de multiples besoins actuels, sous une autre forme, beaucoup plus fine et directe.

Vous formez vous-même des futurs designers à l’ESAG-Penninghen. En quoi la formation que vous leur apportez change-t-elle de celle que vous avez reçue ?

Avant toute chose, on me laisse une totale liberté pédagogique dans mon programme. C'est très important car dans un métier créatif, il n'y a pas de règle dans la façon de transmettre une idée. La principale différence entre les formations passées et présentes réside dans la transversalité des applications. On ne travaille plus sur des images - au sens large – en deux dimensions. De nouveaux outils sont apparus, qui accélèrent énormément le rendement et le partage des informations. La puissance informatique est en théorie doublée tous les dix-huit mois, et une personne peut désormais réaliser tout un bâtiment avec un ordinateur portable posé sur ses genoux, allongée dans son lit, tout en restant en contact avec le monde entier et en recevant n'importe quel document quelques secondes après son envoi. Cas avancées techniques phénoménales sont profitables à tous les domaines et font que les intermédiaires disparaissent, reliant les personnes directement. L'information transite donc plus rapidement.
On ne développe plus un projet comme il y a dix ans. Même si le travail conceptuel reste le même car seule compte la qualité de la vision primordiale. La 3D informatique peut être une aide précieuse pour vérifier des volumes pendant le développement ou anticiper la réaction de matériaux dans un environnement précis, à plusieurs heures de la journée par exemple.
Je ne dis pas qu'il faut uniquement travailler sur ordinateur, chacun sa méthode - un crayon et une feuille sont imbattables en terme de rapidité d’échange d'idée - mais on ne peut pas ignorer les nouvelles technologies dans une agence de design. Les avantages sont trop nombreux.

Aujourd'hui le design porte essentiellement sur les formes, les matières, les sensations. Quelles connaissances nouvelles les designers doivent-ils acquérir et maîtriser ?

Si vous regardez bien tout ce qui nous entoure, vous verrez que les objets et les bâtiments contiennent encore beaucoup trop de matière pour le résultat que l'on en tire. Créer des formes pour la forme est superficiel car cela ne résout rien. Pire, cela peut créer des besoins sous forme d’addictions.
Essayer de libérer l’homme de ce qui l'entoure est pour mol l’intérêt principal de ce métier, pas pour revenir a un passé soi-disant meilleur, mais parce que nous en avons toujours trop. La concentration de technologies va remédier à ces dépenses inutiles, les enveloppes devenir vivantes et sensibles. Au niveau des produits, on sent que la technologie interne commence à « transpirer » vers l'extérieur des coques, les surfaces deviennent multifonctionnelles.
Tous ces changements vont aider à résoudre les problèmes de production et de pollution que nous connaissons aujourd'hui. Créer de nouvelles matières comme simple recherche esthétique n'est pas suffisant à mon avis, elles doivent maintenant apporter de nouveaux services et ne pas se limiter à des enveloppes. 

L’automatisme à tous les niveaux libère I’Homme de la technique et lui permet de se projeter plus rapidement.